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Nouvelles Fantastiques 2 – La plume creuse
Une jeune écrivaine victime de la page blanche se met en quête d'inspiration.

Avant de commencer votre lecture

Les nouvelles fantastiques sont des récits courts mêlant des thèmes comme la magie ou la sorcellerie, les fantômes, les créatures et les êtres liés à des religions passées ou actuelles. Si vous avez des restrictions sur ce type de contenu cet article n'est peut-être pas fait pour vous. C'est tout de même important de préciser que nous faisons en sorte de garder nos textes accessibles pour un large public.

Page blanche

Face à son ordinateur, SENG Anne ne savait pas quoi écrire. Elle avait épuisé ses carnets avec des notes qui ne la menaient nulle part. A peine 22 ans, une seule nouvelle publiée à son actif, et la jeune femme se trouvait victime d’un terrible syndrome de la page blanche. Pourtant, elle devait bosser sur son premier vrai roman.

Un roman qui jusqu’ici lui semblait bien pâle après avoir eu un succès fulgurant et retentissant avec sa première publication. Un premier livre d'à peine cent pages qu’elle avait écrit avec légèreté pendant deux ans. Elle y avait développé une fiction qui se nourrissait de ses propres espoirs. C'était bien tôt pour perdre l'inspiration.

Anne repoussa la chaise de ses jambes pour s'éloigner de ce maudit écran vide. Elle se dirigea vers le balcon. Son reflet dans la porte vitrée lui donnait l'impression d'être encore plus tassée dans son 1,60m. Des épaules tombantes, des jambes légèrement arquées, elle savait qu'elle s'était laissée aller. Pourtant, elle avait toujours été coquette.

Et cette chaleur qui n'en finissait pas. Ecrasante, elle anéantissait la moindre part d'inspiration qui essayait d'émerger avec peine de son esprit alourdit par cette chaleur. Elle ne faisait qu'appesantir sur elle la pression de satisfaire aux objectifs.

Elle avait réussit à décrocher un contrat avec une maison d'édition à Paris pour transformer en roman une autre de ses nouvelles qu'elle avait proposé. Mais entre 80 pages et 300 pages il y avait un monde.

Anne comparait les deux projets sans parvenir à prendre du recul. Intitulé “Entre deux mondes.”, la nouvelle parlait des crises existentielles et des escapades d’une adolescente Camerounaise vivant une vie illusoire en France. Un roman totalement bâti sur ce qu’elle avait pu lire et entendre. Un mélange de fantastique et de social.

Le premier jet proposé sur une plateforme en ligne lui avait permis de décrocher un contrat. Elle avait empoché 1.000 euros au début puis un ajout quand les ventes avaient été propulsées. Elle était même passée au journal, puis, elle avait décroché un voyage de deux semaines à Paris dont elle était revenue avec un contrat à volets.

Son conseiller au sein de la maison d’édition avait obtenu d’elle qu’elle signe un contrat pour deux livres en trois ans, histoire de profiter de sa notoriété. Un vrai conte de fées.

C'est après que c'est moins rose. Elle avait galéré à réécrire sa trame. Puis, deux années de flottement à cause du covid-19 lui avait fait gagner du temps. Mais là, elle devait proposer un premier jet dans 2 mois.

Du balcon, Anne se retourna pour fixer l’écran blanc avec angoisse. L'euphorie autour d’elle était totalement retombée. Plus d’interviews, plus de dédicaces, plus de critiques élogieuses. Ces deux dernières années elle les avait passé à étudier différents romans, pour avoir au final l'impression que chaque tentative d'écriture était juste un plagiat de ce qu'elle venait de lire. 

 « Est-ce que tout mon talent s’est engouffré dans ce seul livre, comme ces chanteurs qui ne font qu’un seul morceau ou un album en plusieurs années de carrière ?»

Ses pensées résonnaient comme une sentence. Un point final à ses rêves. Si elle restait dans cet état d'esprit, elle ne pourrait pas s‘en sortir.

Elle revint à l’intérieur après avoir fermé la porte vitrée ; elle enfila rapidement un jogging et blouson, puis sortit de chez elle en embarquant uniquement son téléphone et sa CNI.

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Allons faire une promenade

Anne marcha sans but, observant les gens, les boutiques, les voitures. Elle essayait de capter des bribes de conversation, des anecdotes, des émotions. Mais rien ne l'inspirait. Pourtant, il y avait de l’animation dans son quartier d’Etoa-Meki. Les bars ne désemplissent pas même en journée, et son immeuble en était entouré. Sans parler des boulangeries, de cabarets un peu loin sur la descente, des boutiques sur les deux bords de la route. 

Malgré toute cette animation, après trente minutes d'errance, elle se sentit vide, frustrée, inutile. En butant sur un passant elle se rendit compte qu'elle avait marché plus loin que prévu. Elle avait atterrit devant le centre culturel où elle était abonnée.

« J’aurais dût prendre ma carte, au moins je pourrais avoir une activité utile.»

Machinalement, elle mit sa main dans la poche de son jogging pour toucher sa CNI, histoire de bien enfoncer le couteau dans la plaie ; surprise ! Elle s'était trompée de carte.

 « C’est peut-être un signe. »A cette seule pensée Anne se sentit plus légère et pénétra dans le bâtiment.

Elle monta les marches pratiquement quatre à quatre pour entrer dans un espace rectangulaire scindé en deux. Une section jeunesse sur le côté, avec une tentative de décoration louable ; une section adulte devant elle, 70% d'occupation sans décoration, sans identité, juste des rangées de livres dans des étagères en bois et métal.

Il n' y avait personnes à part la bibliothécaireoccupée à des classements plus loin. Elle leva les yeux pour voir qui était entré avant de retourner à son classement. Anne lui dit bonjour malgré tout, par habitude.

Elle se rendit rapidement vers le rayon science-fiction pour prendre un livre, là elle découvrit qu'elle n'était pas seule finalement. Un homme dans la cinquantaine lisait tout en prenant des notes. 

 « J’ai oublié mon carnet.»se dit-elle.  « Je n'aurais qu’à prendre des notes avec mon téléphone. »

Elle esquissa un sourire puis haussa les épaules. Sans un bruit, elle déposa son livre sur la table avant de soulever une chaise pour s'asseoir sans faire de bruits. Elle prit place en face de l’inconnu. Il ne leva pas la tête pour voir qui s'était assis et elle se lança dans la lecture d'une œuvre de Jules Verne.

La rencontre

Alors qu'elle lisait depuis une heure environ, sans crier gare, elle lâcha son livre. Les idées étaient là. C'est comme si un verrou avait lâché et son esprit pouvait enfin laisser entrer la lumière. Elle rédigeait aussi vite qu’elle pouvait en se servant d’une application mobile.

30 mots, 100 mots... Elle construisait le fil narratif qu’elle pourrait étoffer devant son ordinateur. Elle avait retrouvé cette sensation délicieuse de flotter, de sentir les mots glisser entre ses doigts vers la page. Mais elle sentit un certain malaise, une pensée insidieuse qui lui fit baisser son téléphone.

Ses yeux se levèrent vers son voisin qui la dévisageait intensément. Sa peau était d'une étrange couleur de terre rouge terne. On aurait dit une vielle peinture à l'huile avec de fines craquelures. Cette texture étrange attira son attention.

« Comment j'ai fait pour pas remarquer ça ? »

En plus de son visage atypique et de cette peau terreuse, il portait une chemise noire et un chapeau d’un rouge vif surmontée d’une plume dorée. Des dreadlocks grisonnants tombaient paresseusement sur son dos. Ses yeux d’un noir profond la scrutaient tandis qu’un sourire s’esquissait sur ce visage. 

Il pencha lentement la tête sur la gauche en posant son stylo et son visage s'anima à peine quand il s'adressa à elle.

— Vous êtes écrivaine ? Je demande parce que je reconnais bien une consœur quand j'ai le plaisir d'en croiser une.

— Vous êtes aussi écrivain ? … elle avait parlé avec enthousiasme avant de se rappeler qu'ils étaient dans une bibliothèque. « En fait, je suis encore débutante.
— Le nombre de livres importe peu, vous êtes écrivaine. Avez-vous déjà été publiée ?
— Oui. Une nouvelle. Vous ne connaissez sûrement pas mais elle s'intitule "La pluie dorée".
— L'histoire d'une jeune fille transportée un jour d'orage en plein Paris, je pense. Un peu comme le voyage de Dorothée vers le pays d'Oz.»

Anne écarquilla les yeux de surprise.

— Vous l'avez lu ?
— Des amis m'ont vanté la première nouvelle d'une jeune femme, qui plus est une compatriote. J'avoue avoir apprécié la fraîcheur de votre style. Vous avez pris un thème et en avez fait un magnifique récit. Vous auriez dû en faire un roman.
— En ce moment je travaille sur mon premier roman.
— Vous avez déjà le titre ?
— Non, mais j'ai quelques idées.

La journée était vraiment magnifique. Elle avait retrouvé l'inspiration et un écrivain qu'elle ne voyait pas dans son public cible appréciait son œuvre. Pendant presqu'une heure ils discutèrent des problèmes de page blanche et des difficultés pour se faire publier.

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Anne écouta attentivement les conseils de l'écrivain et les trouva très pertinents. Puis, vint l'heure de partir. Elle se leva avec entrain et le remercia encore une fois avant de s'en aller. L'homme la regarda s'éloigner en souriant et en lui souhaitant bonne chance.

Elle prit le taxi pour rentrer.
Arrivée près de chez elle quand elle se rendit compte d'une chose.

« Mince, j'ai pas demandé son nom. »

Ca ne se faisait pas d'interroger les aînés et elle était restée focus sur leur discussion. Ce n'était pas grave. Elle aurait peut-être l'occasion de lui reparler au centre. Pour l'heure, le plus important était d'écrire et, dans moins d'une semaine, elle pourrait envoyer le premier jet à son éditeur.

A chacun sa méthode

Une fois dans son appartement, elle pris place à la table, tourna l'écran vers elle, et s'immobilisa. Une plume dorée se trouvait sur son clavier.

Son cerveau confus ne comprenait pas. Cette plume dorée était bien trop particulière pour la confondre, d'ailleurs elle n'en avait pas. Elle prit la plume entre ses mains. C'était bien la plume décorative de cet homme sur son clavier, là où il n'y avait rien tout à l'heure.

Tandis que la jeune femme la manipulait, essayant tant bien que mal de combler des vides avec du non sens, elle sentit que la plume devenait de plus plus chaude.

« Tu sais, Anne », dit une voix dans son dos, « il y a bien des moyens de vaincre la page blanche. Un de mes favoris… c’est de voler l’inspiration des autres. Simple et efficace, depuis toujours. »

Anne n'arrivait plus à bouger, ses doigts se serraient involontairement sur la plume dorée malgré la chaleur. Comme elle avait senti plus tôt ses idées glisser vers ses doigts elle les sentait à présent qui s'écoulaient vers cette plume dont le scintillement allait croissant.

L'homme se mit s'adossa sur la table. Il avait ôté son chapeau qu'il triturait entre ses longs doigts.

« J'ai vu le talent que tu possèdes. Il est plus grand encore que ce que tu imagines. Malheureusement, pour toi, j'ai besoin de ce talent. Certes, tu ne pourras plus jamais écrire, mais ne t’inquiètes pas… je vais faire bon usage de ton don. Je vais commencer par écrire le meilleur roman de ces trente dernières années, grâce à toi. »

Anne était horrifiée par ses paroles. Elle aurait voulu hurler, se débattre, fuir, mais elle restait paralysée. Alors que sa vitalité et la raison l'abandonnaient, Anne vit le visage de l'écrivain anonyme s'illuminer et rajeunir, ses yeux briller, ses cheveux se teindre d'un noir brillant.

Dans l'esprit de la jeune femme, se forma la vision d'un livre qu'elle tenait en main, avec son nom. Mais la couverture qui aurait dût être la sienne changea. SON titre, SON nom d'autrice devinrent les siens. Son histoire ne lui appartenait plus et elle n'eut même pas la force nécessaire pour pleurer cette perte. Sans un bruit, elle s'effondra.

Près de son corps inerte, le voleur se saisit de la plume dorée qu'elle avait finit par lâcher. Il la regarda avec satisfaction avant de repositionner la plume sur son chapeau. Sans rien toucher de plus, il sortit, salua de son couvre-chef comme on quitte une scène, avant de refermer la porte.

Et tandis qu'il descendait les escaliers d'un pas guilleret, il composa le numéro de son agent. Ce dernier avait été bien inspiré en lui envoyant le manuscrit de la jeune autrice. Mais pendant deux ans l'homme avait dû rester dans l'ombre à attendre son heure. Une attente qui se couronnait de succès.

Lui, il saurait quoi faire de ce talent, pendant les vingt ou trente prochaines années, avant de devoir encore chercher une autre étoile.

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