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54 marches : 4e partie – La piscine party
Chloé, assise à côté de lui, avait elle aussi ce sourire de magazine.

Léo était assis au bord de la piscine, les pieds dans l’eau qui miroitait d’un bleu trop éclatant, une photo parfaite de magazine. L’air était lourd, saturé de la chaleur typique de Douala et d’une odeur de chlore si puissante qu’elle semblait vouloir désinfecter non seulement l’eau, mais aussi les pensées.

Chloé, assise à côté de lui, avait elle aussi ce sourire de magazine. Un étirement constant qui laissait voir de magnifiques dents blanches. Léo ne l'avait vu que quelques minutes sur le balcon, et de nuit. Au grand jour elle semblait plus grande, mais aussi plus joviale. Elle parlait d’une voix chantante, vantant la « sérénité » de l’endroit.

On aurait dit le show d'une influenceuse qui essaye de vous refiler ses produits à coups de démonstrations et de codes promos.

— Je n’ai jamais vu un hôtel prendre autant soin de ses hôtes. On se sent chez soi, tu ne trouves pas ? Absolument tout est fait pour notre confort.

— Je ne pourrai pas mieux le dire. J'ai eu du mal au début mais maintenant j'essaie de me reposer.

Léo avait l'habitude du sourire protocolaire pour recevoir les clients. Il avait même reçu le prix du meilleur sourire. Alors que tout ce qu'il souhaitait parfois, c'était de ramasser un clavier et le balancer à la figure de certains clients. Mais il savait se contrôler. Fausse-Chloé était bonne actrice, mais elle n'avait sûrement pas reçu un prix comme lui.

Fausse-Chloé. Son échange avec sa voisine d'hier l'avait marqué. Elle l'avait fixé et jaugé avant de lui parler, prononçant chacun de ses mots avec de rapides coups d'œil autour d'elle. Ses mains restaient agrippées à la rembarde ou à sa robe. Il l'avait reconnue à l’horreur muette dans le miroir du couloir. Rien à voir avec la personnification de la confiance qu'il avait en face de lui.

D’un mouvement nonchalant, elle fit voler ses cheveux d’une épaule à l’autre, puis s’étira de tout son long avant de se laisser aller sur la chaise longue voisine. Enfin, elle souleva une main avec cette grâce affectée des actrices hollywoodiennes des années 50.

C’est alors qu’un jeune homme vêtu de l’uniforme de l’hôtel fit son apparition. Son pantalon était de couleur bordeaux et sa chemise, ornée d’un motif floral doré. Il portait de la main droite un plateau chargé de serviettes taupe, tandis que de l’autre, il poussait un chariot d’apéritifs surmonté d’une glacière.

— Monsieur, Madame, bon après-midi ! Nous espérons que vous passez un agréable moment. »
— Comme toujours. C'est un vrai plaisir.

« Au secours, sortez moi de cette comédie ! »

— Monsieur.
— Vous nous avez apporté de bonnes choses à grignoter... sans même qu'on le demande.
— Nous sommes formés pour prévenir vos moindre désirs.

L'homme s'inclina puis disparut aussi vite en glissant presque sur les carreaux bleuâtres autour de la piscine. Fausse-Chloé n'y prêtait pas attention, trop occupée qu'elle était à ouvrir une bouteille de whisky-soda. Elle rempli habilement leurs deux verres et lui tendit le sien en le tenant à deux doigts avec le plus adorable des sourires: « On trinque ? »

La piscine party improvisée

« Eh bien, eh bien ! Regardez qui nous avons là ! »

Un couple fit son entrée par l'allée sortant du jardin, de l'autre côté de la piscine. Léo le reconnut presque aussitôt par le son de sa voix. Le voisin du bas. Son arrivée fut d'abord un soulagement très vite remplacé par une boule au ventre. Léo se demandait si c'était bien lui. « Hello Arthur », dit Fausse-Chloé.

Arthur, le voisin, arriva, donnant le bras à une femme dans la soixantaine. Elle portait une robe avec des motifs complexes bleu et vert, ample et improbable par ce temps. Elle gardait les yeux rivés sur pieds en suivant le rythme d'Arthur. Ou plutôt c'est ce grand gaillard de plus d'un mètre quatre-vingt-dix qui suivait le sien.

— Quelle coïncidence. Je vous ai entendu en traversant le jardin et j'ai convaincu Mme Moukoko de vous rejoindre.
— Tu as bien fait. Plus on est de fous, plus on s'amuse.
— Vous êtes le nouveau. On ne s'est pas correctement présenté hier. Je m'appelle Arthur Tonga.
— Bonjour Arthur. Je m'appelle Léo Mwina.
— Mon petit Léo tu as maintenant droit à ton petit comité d’accueil pour un séjour inoubliable !

Le « inoubliable » appuyé fut suivi par un léger malaise chez Arthur. Léo le vit serrer des dents et la petite main ridée de dame Moukoko se refermer avec plus de force autour de sa main. Mais il avait presque aussitôt retrouvé son sourire. Artur installa dame Moukoko sur une chaise longue, puis, sans attendre d’invitation, tira un transat et le rapprocha de celui de Léo.

L’« apéro improvisé » commença. Des rires, des verres qui s'entrechoquent et une légère odeur de grillé à mesure qu'ils ouvraient les assiettes en fausse porcelaine apportées par le serveur.

— On dirait un croisement entre The Shining et une brochure de vacances. Un hôtel magnifique, avec le petit Jack Torrance qui va sortir du couloir à tout moment.

Artur hocha la tête, ses yeux rencontrant ceux de Léo. « Il faut voir avec les yeux d'un enfant pour percevoir ce qui se trouve dans l'envers du décor, n’est-ce pas ? »

Léo se surprit à sourire. La ruse d'Arthur pour parler de l'hôtel aurait pu ne pas fonctionner s'il n'avait pas été un fan de vieux films. Fausse-Chloé choisit de se joindre à la conversation avec entrain.

«C'est une de ces comédies romantiques qui se passent dans un hôtel ? Il faudrait que la regarde avec toi Léo.»

Léo sourit mais du coin de l'œil il observait le visage d'Arthur se décomposer. Elle avait commis une erreur mais tout le monde n'avait pas lu ou regarder The Shining. Artur prit doucement la main de la sexagénaire pour l'aider à se redresse.

— Pardon Arthur, dit la dame. On va rentrer… le soleil me tape sur la tête. J'vais commencer à voir double.
— Sans problème Sita.

La vieille dame prit le bras du géant sous le regard pétillant de Fausse-Chloé. Elle profitait déjà du fait que leurs deux compagnons s'en aillent pour pousser son transat vers celui de Léo. Arthur observait chacun de ses gestes comme on regarde une curiosité.

— On va y retourner. Vous devriez aussi éviter de trop vous laisser-aller.
— Ne vous inquiétez pas, Artur. Pas questions de me laisser berner par des jumelles.

Les sourcils de l'homme tressaillèrent. Il avait du mal à les contrôler mais il finit par y arriver. Au moins, Léo avait compris qu'il se trouvait face à quelque chose d'autre. Malgré tout, il était nouveau. Qu'il ai compris si vite ce que lui-même avait mis presque une semaine à accepter était admirable. Mais cet endroit avait le don de bouleverser vos certitudes. Il aurait voulu lui en parler.

« Il y a un problème, Arthur ? » Fausse-Chloé s'était redressée sur son transat et son buste se détachait derrière Léo. Elle inclinait sa tête sur la droite comme un chat qui lorgne sur une nouveauté. Sauf que le chat était capable de mordre pour jouer.

Non. Je me disais juste que j'avais encore envie de profiter du soleil mais Sita ne va pas monter seul et je serai trop fatigué pour revenir. Quel dommage. A plus tard les jeunes. A tout à l'heure.

Artur et dame Moukoko s’éloignèrent précipitamment. Léo remarqua que le serveur observait la scène à l'ombre. Il souriait en regardant le couple s'éloigner puis tourna son regard vers la piscine. Léo lui fit signe de la main avec un grand sourire.

— Vous pourriez nous apporter des jus de fruits ? lui cria-t-il.
— C'est pas mieux de te demander plus de vin ?
— J'ai pas envie de forcer, on est en pleine journée. On peut profiter du moment sans boire d'alcool.
— 100% d'accord avec ça.

Après une heure à parler de la pluie et du beau temps, elle avait signifié la fin de la récréation. Hop, on remballe ! Façon de parler puisque le personnel se chargerait de tout nettoyer. Ils marchèrent côte à côte jusqu'à l'ascenseur. Léo ne pouvait pas monter et préféra décliner. Contre toute attente Fausse-Sophie choisi de le laisser faire. Elle lui serra longuement la main en jouant avec ses doigts avant de le lâcher. Elle doit être pressée.

Mais pas Léo. Il sourit au personnel de la réception en évitant de regarder l'extérieur à travers la baie vitrée. Puis, il se mit à compter en montant les marches, machinalement. Dans sa tête c'était comme s'il voyait chaque chiffre défiler au fur et à mesure qu'il avançait.

«Un… deux… trois… trente…
trente et un… Trente-deux. »

Trente-deux. Le nombre avait chuté. Une récompense ou plutôt une incitation à rester tranquillement dans sa chambre ? En y repensant depuis combien de temps Arthur, Chloé et Sita Moukoko se trouvaient ici ? Combien de temps faut-il pour se laisser aller à croire à une vie normale dans cet endroit ? Plus il y pensait, plus il sentait le déclic de la folie grandir.

Son estomac se tordait et ses pieds commençaient à gigoter dangereusement. Il avait tenu bon mais il se sentait sur le point de lâcher les vannes. Il voulait hurler : «Laissez-moi sortir ! » Mais non ; il devrait observer et attendre, dans sa chambre, seul ?

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