Il lui fallut plus d'une journée pour partir de la capitale pour le lieu de rendez-vous. Les routes vers l'arrière-pays étaient peu fréquentées durant la saison des pluies. Elles précédaient le froid qui couperaient certaines régions du pays pendant deux mois.
Le Passage
Amaya parvint à destination en fin de journée. Elle se glissa à travers les grilles rouillées de l’ancien domaine de Val-d’Ombre, jadis la propriété d’un noble tombé en disgrâce. La lumière rougeâtre du soleil couchant encadrait l'ancienne demeure d'une auréole. Il faudrait attendre quelques heures.
Même si le lieu n'tait pas fréquenté, elle opta pour la prudence. Un mur en partie affaissé lui permettait d'observer différentes entrées tout en gardant un œil sur la fontaine au centre d'un jardin envahi par les mauvaises herbes. elle resta là assise, à observer le jardin se transformer à mesure que les heures passaient.
La lumière bleutée de la nuit couvrit peu à peu le domaine. Le ciel se chargeait d'étoiles pâles, seules témoins de l'ancienne splendeur de cette ruine silencieuse. Le manoir principal, déchiqueté par le temps et les intempéries, ressemblait à une carcasse. Les arbres autour tordaient leurs branches comme des squelettes. Le Duc avait le chic pour choisir ses lieux de passage.
L'heure approchait. La jeune femme se redressa pour atteindre le point de rendez-vous. Au milieu de ce chaos végétal, la fontaine en pierre grise subsistait. L'eau y dormait, chargée de mousses et de feuilles moisies ; la structure elle-même était intacte. La statue de l'ange au centre, portait une large pierre plate, surmontée d'une grande fleur aux pétales délicats.
Amaya consulta le ciel. Le croissant de lune venait de se dégager des nuages. Son reflet apparut à la surface de l'eau. C'était le moment.
Amaya plaça sa paume ouverte sur la fleur sculptée. Elle exerça une pression ferme.
L’eau croupie s'illumina d'un coup. Le liquide noirâtre se transforma en une feuille de verre irisée, bourdonnante d’une énergie froide et métallique, avant de s'effondrer en un portail émeraude. Sans hésiter, Amaya s'élança.
En un instant, elle se trouva projetée hors d'un bassin, et atterrit avec la souplesse d'un félin au milieu d'un jardin parfaitement entretenu. Ses sens étaient assaillis par l'odeur du gazon fraîchement coupé et du chèvrefeuille.
Devant elle, un grand manoir se dressait fièrement, sa toiture en tuiles d'un vert profond se détachant sous la lumière des lampes à huile. Sur l'étendard qui flottait faiblement au vent, les armoiries des Gryne étaient brodées : un hibou aux yeux d'émeraude tenant fermement un serpent dans ses serres.
Elle contourna la façade, suivant les précédentes instructions du Duc, et trouva la porte de service à l'arrière du bâtiment. Elle frappa trois coups secs avec un certain rythme.
Bonsoir monsieur le Duc
La porte s'ouvrit sur la gouvernante des Gryne : Loyra Amune. Sa silhouette fine et élancée coiffée d'une coiffure stricte argentée était vêtue de vert, comme il convient aux servants des Gryne. Son regard balaya la tenue négligée d'Amaya avec un léger mouvement de tête pour marquer sa désapprobation.
« Suivez-moi, Mademoiselle. Le Duc vous attend. »
Jamais elle ne lui parlait autrement qu'avec respect et courtoisie. Ses remarques étaient plus comme celles d'une grand-mère, pour ce qu'elle en savait. La gouvernante ne manqua pas d'ailleurs de lui tendre un plateau en argent avec de petits gâteaux. Amaya en raffolait et cette brave Mme Amune les sortait de sous son tablier avec la dextérité d'un prestidigitateur. Elle était une mage bien sûr, mais Amaya se doutait qu'il ne s'agissait pas réellement de magie.
La gouvernante la conduisit à travers des couloirs silencieux, dont les murs étaient ornés de portraits discrets mais coûteux. Amaya mangeait sans un bruit, ou presque, s'imaginant comme d'habitude comment elle s'y prendrait pour voler certaines pièces du Duc si elle devait accepter une telle mission. Ce n'était pas prêt d'arriver. Elle savait que le manoir avait été plusieurs fois la cible de maraudeurs et d'autres voleurs. Ca ne s'était pas bien fini pour eux.
Plus le temps de rêver, la sexagénaire l'avait guidée jusqu'à un petit bureau derrière une porte trompe-l'œil, presque à l'autre bout du manoir. C’était une pièce étonnamment spartiate pour un homme de sa lignée, occupée principalement par des cartes et des livres reliés de cuir sombre.
Le Duc Gryne était là, se tenant près d’une fenêtre. Grand, avec des cheveux d'un blond très clair et des yeux bleus perçants, il ressemblait davantage à un érudit qu'à un homme de pouvoir. Il était vêtu simplement d'un gilet de velours et d'une chemise blanche. Son visage était solennel, comme à l'accoutumée.
« Amaya, entrez. » Il fit un geste de la main, écartant toute formalité. « J’apprécie votre ponctualité. Asseyez-vous, s’il vous plaît. »
Amaya se contenta de s'adosser au mur près du fauteuil désigné par le Duc, juste à côté d'un guéridon sculpté et orné de gemmes vertes sur les côtés..
« Je dois d'abord vous présenter mes excuses pour le délai. Nous avons été pris de court. »
Il se pinça l'arête du nez un instant.
— Je voudrais vous confier une mission plus délicate que les précédentes.
— Plus délicate que retrouver la griffe d'un authentique griffon au milieu de la cargaison d'une caravane perdu dans le désert il y a plus de trente ans ?
— Oui. Puisqu'il ne s'agit pas de déterrer un objet ou de fouiller un lieu abandonné ; mais de dérober un objet qui doit être détenu par un noble d'Arcania.
Le Duc s'interrompit, fixant Amaya, pour jauger sa réaction.
— Je ne suis pas contre l'idée de dérober un objet… mais à un noble d'Arcania... Je suppose que vous ne pouvez pas le lui demander.
— Je ne peux même pas enquêter pour savoir de qui il s'agit.
— Vous n'avez pas son identité ! Et comment je fais moi pour le trouver ? Et qu'est-ce qu'on cherche en plus ?
— Un carnet de botaniste.
Amaya s'assit sur le guéridon décoré. Heureusement, Mme Amune n'était pas là pour le voir. Dans la pénombre de la salle Amaya pouvait quand même lire les expressions de son commanditaire. Il n'était pas coutumier de farce et elle le pensait incapable d'humour.
— Vous voulez que je risque ma tête, voire pire, pour un livre sur les plantes ?
— Une mission que vous jugez impossible... c'est nouveau.
— Vous essayez de jouer sur mon orgueil ?
— Ca fonctionne ?
Bien sûr que cela fonctionnait. Elle passa ses doigts entre ses lourdes mèches, la lumière jouait avec l'argenté de ses cheveux. Elle jeta un regard de reddition au Duc qui lui faisait face.
« Donc, je dois chourrer un carnet à un noble empoudré ou à un mage enragé ? »
Elle se demanderait pendant longtemps si elle avait rêvé, mais il lui sembla bien avoir vu le Duc sourire.
